Tribune d'auteur

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Le zen est une expérience dans un océan de souffrances


Jean-Luc Toula-Breysse


La mort apostrophe sans distinction. Honteuse de ce côté de l’Eurasie, elle révolte particulièrement quand elle est violente et soudaine. Lorsque la nature nourricière et destructrice arrache des centaines de milliers de personnes au fragile fil de l’existence, qu’une macabre arithmétique foudroie l’entendement, certains s’interrogent. Mais pourquoi ?


La sagesse bouddhique depuis ses origines réfute les questionnements sans réponse. Selon une célèbre parabole du Bouddha historique, Siddhârta Gautama, quand un homme est blessé par une flèche, il est vain de vouloir savoir qui l’a envoyée, quel est le nom de son agresseur, sa caste, la distance qui le sépare : « Moi, dit l’Eveillé, j’enseigne à ôter la flèche ».


Le cyclone Nargis qui s’est abattu sur le Sud-Ouest de la Birmanie et le violent séisme qui a frappé la province du Sichuan en Chine ont engendré une prise de conscience collective d’une souffrance extrême et a rappelé, comme l’enseignait le Bouddha, la loi universelle de l’interdépendance des phénomènes. « Nous et la nature ne faisons qu'un » déclarait Sulak Sivaraksa, bouddhiste thaïlandais, suite au meurtrier tsunami en décembre 2004. Face à une telle calamité, il ne s’agit pas de tomber dans l’interprétation, mais de s’affranchir des causes des douleurs profondes. Sous l’emprise des émotions, l’épreuve demeure. En s’en libérant, les survivants ont la possibilité d’une transformation : avoir une vue plus clairvoyante de l’importance de l’amour et de la compassion. Une situation de catastrophe met indirectement en lumière qu’il est incorrect de penser que les malheurs arrivent seulement aux autres. Les riches pensent généralement que la pauvreté est le problème des pauvres. Illusion narcissique des puissants. La mort dans une équité saisissante fauche nantis et démunis et rappelle à ceux qui feignent de l’ignorer que rien ne nous appartient dans cet univers.


L’approche de la mort dans la doctrine bouddhique ne s’apparente pas à une résignation. Objectivement, l’impermanence de notre existence s’exprime à chaque instant, à chaque moment. Le bouddhisme enseigne que l'impermanence est la nature de toutes choses. Tout ce qui est, changera et disparaîtra. Ce constat renvoie chacun d’entre nous à notre propre disparition, à notre décès (du latin " decedere " s'en aller). Penser que le « moi » est une entité éternelle est une illusion. La mort n’est pas une fin mais un renouveau, la dissolution d’un agrégat provisoire. Dans le samsara, cycle des renaissances conditionné par la loi du karma (enchaînement des causes et des effets), les vies se suivent tant qu’existent l’ignorance et l’illusion. La déchirante réalité de la mort dans une situation violente et inattendue produit des souffrances insupportables. Culpabilité et accablement submergent les survivants. Pour guérir la douleur, il faut l’exprimer avec sincérité afin qu’elle ne dure indéfiniment. La réprimer, selon les canons bouddhiques, provoquerait des troubles encore plus grands. Au lieu de cultiver la rancœur, les sages bouddhistes choisissent la voie du don et de la délivrance. Ne pas être capable de se détacher de ce qui nous est arrivé, c'est laisser le venin d'un serpent empoisonner constamment notre sang. La pratique méditative du zen aide à faire le deuil. Cette discipline active est conseillée dans le cas d'une mort violente, expérience déchirante tant pour les morts que pour les vivants. « Ni dans l’air, ni dans les profondeurs de l’océan, ni dans les hauteurs des rochers, nulle part dans le monde entier il n’existe aucune place où l’homme puisse trouver un abri contre la mort. » Ce principe, étranger à la fatalité, ne doit pas occulter dans les faits le devoir de se protéger, de sauvegarder les meilleures conditions de son existence. Etre bouddhiste, être bouddhiste zen, n’exclut pas de vivre dans la modernité et d’utiliser les moyens scientifiques propres à avertir les dangers naturels. Si la pratique de tout bouddhiste est de se préparer intérieurement à renoncer au samsara, sa philosophie est aussi de tendre au bonheur à chaque instant de la vie, principe fondamental de la pratique du zen.
Le détournement du mot zen dans notre société que le lexicographe Alain Rey exprime avec délectation dans Les mots de saison (Folio/Senso, 2008) : « Les mecs et les nanas les plus zen sont plutôt adeptes de l’hébétude que de la méditation quiétiste, du poil dans la main que de la transcendance, de l’indifférence affichée que du culte de l’art. » ne doit pas masquer ce qu'enseignent les maîtres instructeurs : le zen est au-delà des mots. C’est une expérience dans un océan de souffrances.

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